Catégorie 22 : Livre dont le personnage principal est à minima quadragénaire
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Publié en 2002, « L'Occupation » d'Annie Ernaux (Prix Nobel de littérature) est un court récit autobiographique. L'auteure y dissèque un sentiment souvent jugé inavouable : la jalousie obsessionnelle.
L'histoire commence par une rupture choisie. La narratrice (l'auteure elle-même) décide de quitter W., l'homme avec qui elle partageait sa vie depuis plusieurs années. Bien que l'amour se soit émoussé et qu'elle ait orchestré cette séparation, ils gardent des liens amicaux et continuent de se voir de temps à autre.
Mais tout bascule le jour où W. lui annonce qu'il s'installe avec une autre femme, dont il refuse de révéler l'identité.
L’auteure se met alors à imaginer, traquer, fantasmer cette rivale inconnue. L’absence d’informations sur elle nourrit une spirale mentale où chaque détail de sa relation passée devient suspect.
Elle dissèque avec précision la jalousie obsessionnelle qui la submerge, une véritable « occupation » mentale, envahissant chaque geste et chaque pensée.
Cette rivale sans visage, dont elle ne sait rien, colonise ses pensées. La narratrice passe ses journées et ses nuits à tenter de deviner son nom, son âge, son métier, ses goûts. Chaque indice devient une énigme à résoudre. Elle fouille les annuaires, les sites web….. et cherche frénétiquement à matérialiser cette inconnue.
Et puis, peu à peu, elle comprend que cette obsession qui la consume, parle moins de l’autre femme que d’elle-même : peur de l’abandon, insécurité, besoin de reconnaissance. La jalousie devient un miroir intime.
Cette quête obsessionnelle devient son activité principale, sa raison de se lever, une source d'énergie brute qui structure paradoxalement son quotidien de manière quasi vitale.
Annie Ernaux s'observe comme un sujet d'étude ou un corps étranger. Elle décrit avec une honnêteté brute les comportements absurdes ou humiliants auxquels la jalousie la pousse, tels que des appels téléphoniques anonymes, la surveillance...
Elle montre comment la jalousie n'est pas tant une affaire d'amour pour l'autre qu'une blessure narcissique profonde : l'insupportable réalité d'avoir été remplacée, le sentiment d'effacement de sa propre existence aux yeux de l'ancien amant.
Le récit est bref (76 pages) et fort heureusement ; ce livre interroge la manière dont une femme se définit à travers le regard d’un homme et d’une rivale, et c’est insupportable…
Insupportable, peut-être, mais je n’ai pas lâché mon livre avant d’en connaître l’issue….

