20 mai 2026

L'occupation de Annie ERNAUX

Catégorie 22 : Livre dont le personnage principal est à minima quadragénaire

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Publié en 2002, « L'Occupation » d'Annie Ernaux (Prix Nobel de littérature) est un court récit autobiographique. L'auteure y dissèque un sentiment souvent jugé inavouable : la jalousie obsessionnelle.

L'histoire commence par une rupture choisie. La narratrice (l'auteure elle-même) décide de quitter W., l'homme avec qui elle partageait sa vie depuis plusieurs années. Bien que l'amour se soit émoussé et qu'elle ait orchestré cette séparation, ils gardent des liens amicaux et continuent de se voir de temps à autre.

Mais tout bascule le jour où W. lui annonce qu'il s'installe avec une autre femme, dont il refuse de révéler l'identité.

L’auteure se met alors à imaginer, traquer, fantasmer cette rivale inconnue. L’absence d’informations sur elle nourrit une spirale mentale où chaque détail de sa relation passée devient suspect.

Elle dissèque avec précision la jalousie obsessionnelle qui la submerge, une véritable « occupation » mentale, envahissant chaque geste et chaque pensée.

Cette rivale sans visage, dont elle ne sait rien, colonise ses pensées. La narratrice passe ses journées et ses nuits à tenter de deviner son nom, son âge, son métier, ses goûts. Chaque indice devient une énigme à résoudre. Elle fouille les annuaires, les sites web….. et cherche frénétiquement à matérialiser cette inconnue.

Et puis, peu à peu, elle comprend que cette obsession qui la consume, parle moins de l’autre femme que d’elle-même : peur de l’abandon, insécurité, besoin de reconnaissance. La jalousie devient un miroir intime.

Cette quête obsessionnelle devient son activité principale, sa raison de se lever, une source d'énergie brute qui structure paradoxalement son quotidien de manière quasi vitale.

Annie Ernaux s'observe comme un sujet d'étude ou un corps étranger. Elle décrit avec une honnêteté brute les comportements absurdes ou humiliants auxquels la jalousie la pousse, tels que des appels téléphoniques anonymes, la surveillance...

Elle montre comment la jalousie n'est pas tant une affaire d'amour pour l'autre qu'une blessure narcissique profonde : l'insupportable réalité d'avoir été remplacée, le sentiment d'effacement de sa propre existence aux yeux de l'ancien amant.

Le récit est bref (76 pages) et fort heureusement ; ce livre interroge la manière dont une femme se définit à travers le regard d’un homme et d’une rivale, et c’est insupportable…

Insupportable, peut-être, mais je n’ai pas lâché mon livre avant d’en connaître l’issue….

L'enragé de Sorj CHALANDON

Catégorie 74 : un livre dont le personnage principal est courageux

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« L’Enragé » raconte la fuite d’un jeune pensionnaire de Belle‑Île – maison de force et de correction - en 1934 et sa lutte acharnée pour survivre dans un monde qui l’a broyé. L’auteur Sorj Chalandon y mêle reconstitution historique et colère intime pour redonner un visage au seul enfant évadé jamais retrouvé.

La colonie de Belle-Ile-en-Mer

En 1934, à la colonie pénitentiaire de Belle‑Île‑en‑Mer, cinquante‑six garçons enfermés pour vagabondage, pauvreté ou abandon — plus que pour de véritables délits — se révoltent et s’évadent. Une chasse à l’enfant est immédiatement lancée : gendarmes, surveillants, habitants et même touristes traquent les fugitifs, attirés par une prime de vingt francs par enfant capturé.

Tous sont repris… sauf un. (lire la suite)

Le cercle de lecture de La Parentaise Enfantine

Participer à un challenge littéraire en ligne, c’est stimulant… mais rien ne remplace la magie des rencontres en vrai. Au sein du Cercle de lecture de la Parentaise enfantine, nous aimons lire, échanger, débattre, rire, parfois même ne pas être d’accord — mais toujours ensemble, autour d’un livre et d’un moment partagé, avec ou sans thé, avec ou sans petits gâteaux….

Ici, les mots prennent vie parce qu’ils circulent entre les personnes, parce qu’on se voit, qu’on se parle, qu’on se découvre aussi.

Rejoindre le cercle, c’est choisir la convivialité plutôt que la solitude derrière un écran, c’est retrouver le plaisir simple de tourner les pages… et de lever les yeux pour croiser un sourire, une interrogation.

Alors oui, les défis en ligne ont leur charme. Mais vivre la littérature en direct, entouré de passionnés, c’est tout de même bien plus sympathique.

Voici les thèmes choisis pour la session 2025-2026 :


Les Adieux à la Reine de Chantal THOMAS

Catégorie 43 : Roman qui se déroule sur moins d’une semaine

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1810, Vienne. Agathe‑Sidonie Laborde, ancienne lectrice de Marie‑Antoinette, vit désormais dans l’exil et la discrétion : elle revit les trois journées décisives qui ont suivi la prise de la Bastille, les 14, 15 et 16 juillet 1789.

Agathe, une narratrice invisible

Agathe appartient à cette catégorie de femmes de cour invisibles mais indispensables. Lectrice-adjointe de la Reine, elle circule dans les espaces privés, observe les gestes, les voix, les confidences. Elle n’est pas une courtisane, pas une favorite, pas plus une intime : elle est une présence silencieuse, qui nous présente une vision panoramique de Versailles, du plus intime au plus politique, avec une lucidité crue sur les comportements humains.

Jeune femme de l’ombre mais témoin privilégiée, elle observe ce chaos avec une lucidité mêlée de fascination. Elle voit la Reine, non plus comme une figure politique, mais comme une femme vulnérable, entourée de fidélités fragiles et de trahisons silencieuses. (lire la suite)

15 avr. 2026

FEMMES EN COLERE de Mathieu MENEGAUX

Catégorie 13 : Livre en lien direct avec une mafia ou gang/crime organisé (réel)

Le roman tourne autour d’un crime, d’un procès d’assises, de justice, de vengeance et de violence. Même si ce n’est pas un « crime organisé », la catégorie englobe tout livre centré sur un crime réel ou fictif.

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Cour d'assises de Rennes, juin 2020.

Mathilde Collignon, gynécologue, mère de deux enfants est accusée d’un « crime barbare » qu’elle reconnaît avoir commis. Elle attend le verdict dans sa cellule, où elle tient un journal intime qui dévoile progressivement sa version des faits.

Trois ans plus tôt, Mathilde a été violée par deux hommes. Convaincue que la justice ne la protégera pas — en tant que médecin, elle connaît trop bien les failles du système — elle décide de se faire justice elle-même. Ce geste, médiatisé dans le monde entier, la place aujourd’hui sur le banc des accusés, risquant (lire la suite).

Femmes de porcelaine de V. de CLAUSADE et E. HESME

Catégorie 51 : Livre écrit à quatre mains

Le roman est co‑signé par Virginie de Clausade et Élodie Hesme, deux autrices, qui ont travaillé ensemble à la construction du récit, des personnages et de l’univers historique.

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Ce roman historique est ancré dans la réalité sociale de 1905 au cœur de l’industrie florissante — et impitoyable — de la porcelaine ; il se déroule à Limoges commune de Nouvelle-Aquitaine, préfecture du département de la Haute-Vienne, capitale de la province historique du Limousin. Les ouvrières de la manufacture Haviland subissent des conditions de travail dures, aggravées par le droit de cuissage exercé (lire la suite)

31 janv. 2026

Et toute la vie devant nous de Olivier ADAM

Catégorie 42 : Auteur/autrice né(e) une année paire

Je viens de découvrir cet écrivain, né à Paris le 12 juillet 1974 ; j'ai ;à Pari j’ai tout d’abord été attirée par l’ambiance du livre puisqu’il se situe à Draveil, ma commune de cœur depuis près de 30 ans. 
Olivier ADAM présente une écriture fluide, mélancolique, alternant entre introspection et scènes dialoguées. Le ton est grave, mais avec des éclats de tendresse et de lucidité.

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« Et toute la vie devant nous » d’Olivier Adam retrace quarante ans d’amitié entre Paul, Sarah et Alex, un trio marqué par un traumatisme d’enfance et une quête de vérité, de réconciliation et de sens. Le roman explore les liens qui se tissent, se défont et se reforment au fil des années, dans une France en mutation sociale et intime, de 1985 à 2025.

Voici donc l’histoire de trois personnages, appréhendant chacun, un traumatisme, jamais totalement nommé.

D’abord, il y a Paul, le narrateur principal, resté en partie figé sur une adolescence dont il ne parvient jamais vraiment à se détacher ; c’est un personnage sensible, introspectif, qui porte le poids du passé et cherche à comprendre ce qui a lié et délié « les inséparables ».

Paul vit dans la nostalgie et la relecture permanente du passé : son adolescence est le prisme à travers lequel il interprète tout, une tendance à analyser plutôt qu’à agir et une difficulté à se projeter dans l’avenir.

Si Paul semble figé dans l’adolescence, Sarah, elle, passe sa vie à tenter d’en sortir, comme si cette période avait laissé en elle une brûlure qu’elle cherche à fuir plutôt qu’à comprendre ; charismatique, libre, elle veut partir, s’arracher, se réinventer. Mais cette volonté farouche de rupture ressemble parfois à une fuite en avant. L’événement fondateur de leur adolescence ne la fige pas : il la propulse, presque violemment, vers une vie de ruptures, de choix radicaux, de prises de risque.

Et puis, il y a Alex, sans doute le personnage le plus discret du trio affectif, mais il est aussi l’un des plus complexes. Là où Paul intériorise et où Sarah fuit, Alex encaisse. Il avance, mais avec un poids invisible sur les épaules.
Alex est la force apparente, la fissure intérieure ; il est celui qui semble tenir debout, celui qui ne s’effondre pas, celui qui fait face. Il travaille, construit une vie, assume ses responsabilités. Mais cette stabilité est trompeuse : elle repose sur une forme de silence émotionnel. Alex incarne une troisième manière de vivre le passé : non pas le fuir, non pas s’y noyer, mais le porter comme un sac de pierres.

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Trois adolescents, liés par un même secret, qui deviendront tour à tour, adultes, parents.

Alex ne verbalise pas : il ne met jamais les mots sur ce qu’il ressent. Il garde tout en lui, « rongé par la haine de soi ». La peinture devient alors un langage de substitution, un moyen de faire sortir ce qui l’étouffe. Il ne parle pas du traumatisme, mais il le transcrit. La peinture devient un exutoire, un espace où il peut affronter des images, des sensations, des émotions qu’il ne peut pas formuler ; c’est une manière de regarder le passé sans l’affronter directement. Ses tableaux ne sont pas décoratifs : ils sont chargés, sombres, traversés de tensions. Ils disent ce qu’il ne dit pas. Ils montrent ce qu’il ne montre pas. Sa peinture le protège de tout effondrement...

Si la peinture est une soupape pour Alex, Paul trouve un refuge dans l’écriture ; c’est une manière pour lui de survivre à ce qu’il a vécu. Écrire devient alors une tentative de mise en ordre du chaos, et parfois même une manière de retarder le moment d’agir.

Paul est un observateur, un analyste. Il ne cesse de revenir sur les mêmes scènes, les mêmes souvenirs, les mêmes silences. Son écriture devient un outil de compréhension : comprendre ce qui s’est passé, comprendre ce qu’ils sont devenus, comprendre ce qu’il ressent encore pour Sarah et Alex. C’est en quelque sorte une manière de lutter contre le temps, contre l’effacement, contre la perte.

Sarah choisira un métier tourné vers les autres : et quoi de mieux que « travailleur social », presque une thérapie déguisée, pour aider les plus fragiles, et de surcroît l’Aide Sociale à l’Enfance….. Elle choisit de réparer, de protéger, de soutenir. Mais ce choix n’est pas seulement professionnel : il est profondément existentiel, une tentative de réparer chez les autres ce qu’elle n’a jamais réussi à réparer en elle. C’est une manière de reprendre du pouvoir sur sa propre histoire, de transformer sa vulnérabilité en force. Mais cette vocation a aussi une dimension ambivalente : elle soigne les autres pour ne pas avoir à se soigner elle-même, elle s’oublie dans l’action pour éviter de regarder en face ce qui la hante. Ainsi, son engagement social est à la fois un élan généreux et une stratégie de survie. D’ailleurs, concernant ses deux amis, elle a bien compris qu’elle était « l’infirmière de l’un et le fantasme de l’autre ».

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On peut légitimement se poser la question : mais de quel traumatisme parle t-on ?

Pour les deux garçons, l’événement qui les marque à vie est la mort de Clément, un gamin du lotissement, un « petit » qui les suit, les admire, et qu’ils n’ont pas su protéger ; ce traumatisme-là, collectif, crée entre eux une culpabilité diffuse, jamais totalement exprimée ; il fige Paul dans une forme de sidération intérieure mais il pousse Alex à se durcir, à porter le poids du silence.

La mort de Clément est un point de non retour, un moment où quelque chose se brise et ne se répare jamais.

Mais pour Sarah, la blessure fondatrice n’est pas la mort de Clément. Elle est ailleurs, dans sa relation ambiguë, déséquilibrée, presque prédatrice avec Chatel, son professeur de théâtre. Car cette « liaison » n’en est pas vraiment une ; elle est marquée par l’emprise, par une confusion entre désir, domination et vulnérabilité.

Ce n’est pas un traumatisme partagé : c’est un traumatisme solitaire, vécu dans la honte, le secret et la culpabilité.

Là où Paul et Alex sont liés par un drame extérieur, Sarah est marquée par un drame intérieur, qui touche à son corps, à son identité, à son rapport à elle-même.

Car ce roman montre très bien que le passé ne pèse pas de la même manière sur chacun des membres du trio, même s’ils viennent du même lieu, de la même époque, du même milieu social.

Paul, Alex et Sarah, bien que marqués par des traumatismes différents, trouvent chacun une manière singulière de transformer leur douleur en activité pour survivre. Paul, incapable de se détacher du passé, se tourne vers l’écriture. Elle devient pour lui un refuge où il tente de mettre de l’ordre dans ce qui le hante : la mort de Clément, les silences de l’adolescence, les liens brisés. Écrire lui permet de retenir ce qui disparaît et de comprendre ce qu’il n’a jamais su dire. Alex, lui, avance en silence. Il porte la culpabilité de la mort de Clément comme un poids qu’il ne verbalise jamais. Sa manière de ne pas sombrer passe par la peinture, qui devient son exutoire : un espace où il peut transformer ses émotions refoulées en formes et en couleurs, sans avoir à affronter directement ce qu’il ressent. Enfin, Sarah, marquée par sa relation destructrice avec Chatel, choisit une voie différente. Son traumatisme intime la pousse vers l’aide sociale, un métier où elle protège les autres comme elle n’a pas été protégée elle-même. En s’engageant auprès des plus fragiles, elle tente de réparer symboliquement l’adolescente blessée qu’elle a été. Ainsi, chacun d’eux convertit sa blessure en une activité qui lui permet de survivre : Paul par la mémoire écrite, Alex par la création picturale, Sarah par l’action tournée vers les autres.

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Deux grilles de lecture possibles du roman : une histoire simple et touchante entre trois amis d’enfance ou bien – et c’est celle que je préfère - une grille de lecture plus psychologique, beaucoup plus sombre et complexe.

Car derrière l’apparente simplicité d’un trio se cachent des traumatismes profonds ; le roman devient alors une exploration de la mémoire, de la culpabilité, de la résilience et des stratégies de survie.

Ainsi, « Et toute la vie devant nous » peut se lire à deux niveaux : comme le récit d’une amitié qui traverse le temps, ou comme une plongée dans les mécanismes intimes qui permettent de survivre à un traumatisme. Ces deux lectures ne s’opposent pas : elles se complètent et donnent au roman sa profondeur.

La repasseuse de Bénédicte LAPEYRE


Catégorie 12 : Livre choisi au hasard ou par quelqu’un d’autre

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Nous sommes à Senlis, en 1900. Le destin de Mone est tout tracé : elle sera repasseuse, comme sa mère…..

Dans la petite pièce où elle travaille, l’air est tiède, chargé d’une fine vapeur qui sent le coton humide et le linge propre. Le fer glisse, souffle, chuchote. Sous sa main, les plis se défont comme des tensions qui s’apaisent. La repasseuse connaît chaque tissu : la douceur d’une popeline, la raideur d’un lin, la fragilité d’une soie qui retient son souffle.

La repasseuse ne franchit jamais le seuil des maisons, pourtant elle en connaît les secrets les plus doux et les plus discrets. À travers les vêtements qu’on lui confie, elle entre dans l’intimité des familles sans bruit, sans effraction. Chaque pièce de linge porte une trace de vie : une odeur, une usure, un pli obstiné, une tache qui raconte un geste, un repas, une émotion. (lire la suite)

13 janv. 2026

Une vie d'amour et de haine de Martine DELOMME

Catégorie 84 : Livre dont le thème est la relation entre mère et fille

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Le roman met en scène deux femmes, une mère et sa fille, dont les destins s’entrecroisent autour de secrets, de blessures anciennes et d’un amour familial complexe.

L’histoire se déroule dans les Landes, entre mer et forêt. Élodie, une trentenaire énergique, mère du petit Maël, dirige avec passion l’exploitation forestière familiale. Sa vie est déjà bien remplie, entre responsabilités professionnelles et un couple fragilisé par la maladie chronique de son fils.

Elle rend visite deux fois par semaine à sa mère, Fabienne, atteinte de la maladie d’Alzheimer. Ancienne femme brillante, Fabienne a vécu un événement tragique qui a marqué sa vie. Un jour, en pleine agitation, elle murmure des propos énigmatiques évoquant une faute impardonnable. Ce moment déclenche chez Élodie une série de questions et l’envie de comprendre ce passé qui semble hanter sa mère.

Donc, deux femmes, et deux chemins de vie en parallèle ; pour Fabienne, un passé obsessionnel, fait de drames et de désillusions et pour sa fille Elodie, l’héritage d’un secret trop lourd, qui pourrait bouleverser sa propre existence et celle de sa famille.

À travers ces portraits sensibles, l’auteure Martine Delomme aborde les thèmes de la mémoire, de la transmission, des non‑dits familiaux, mais aussi de la force des femmes face aux épreuves.

Si la maladie d’Alzheimer de Fabienne pose la question de la mémoire qui s’efface, l’histoire montre bien comment les choix, les blessures et les silences d’une mère influencent la vie de sa fille.

Martine Delomme privilégie une langue claire, fluide et très accessible. Ses romans se lisent facilement, avec un rythme régulier, une narration linéaire et empathique, adoptant un ton volontairement chaleureux.. C’est un style pensé pour embarquer le lecteur, pas pour le perdre. Elle explore les mécanismes intérieurs sans tomber dans la lourdeur. C’est d’ailleurs sa marque de fabrique : secrets de famille, transmissions, héritages émotionnels, liens mère‑fille ou père‑fille, poids du passé.

11 janv. 2026

L’homme peuplé de Franck BOUYSSE

Catégorie 46 : Livre de poche

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Harry, un écrivain à succès en panne d’inspiration, décide de s’isoler pour retrouver le goût d’écrire. Sur un coup de tête, il achète une ferme reculée, aux abords d’un village perdu, en plein hiver. La neige, le silence et la solitude semblent offrir des conditions idéales pour se remettre au travail.

Mais très vite, Harry ressent une présence, un malaise diffus. Il a l’impression d’être observé, comme si la maison et les bois environnants étaient habités par des forces invisibles. Les habitants du village, eux, semblent porter de lourds secrets.

Parmi eux, Caleb, son voisin, guérisseur et sourcier, fascine autant qu’il inquiète. Il vit sous l’emprise d’une mère autoritaire et mystérieuse.

Sofia, l’épicière du village, cache elle aussi une blessure profonde. Le maire et les villageois semblent tous liés par une histoire ancienne, faite de rumeurs, de fantômes et de non‑dits.

Au fil des jours, Harry plonge dans une atmosphère de plus en plus étrange, où la frontière entre réalité, mémoire et imaginaire se brouille.

Admirablement bien écrit, le roman explore la manière dont les lieux, les êtres et les histoires passées « peuplent » un homme, jusqu’à influencer son écriture et sa perception du monde

Franck BOUYSSE présente une écriture dense, habitée, sensorielle, avec un langage riche et imagé, qui plonge le lecteur dans des atmosphères puissantes.

L’ambiance du roman est voulue mystérieuse, brumeuse, souvent inquiétante et profondément immersive ; dans un monde rural sans folklore, brut, parfois violent, les personnages sont des êtres cabossés, des solitaires tourmentés aux blessures intérieures et aux zones d’ombre qu’il est difficile de percer.

Ce roman m’a captivée, lentement, indéniablement ; la tension était toujours présente, l’inquiétude, l’attente, le malaise même, invitent à ne pas stopper sa lecture pour enfin connaître les révélations.

Dans chaque livre que je lis, je recherche toujours un intérêt pour la généalogiste que je suis. Le livre explore ce qui se transmet sans être dit : les peurs, les blessures, les croyances, les légendes familiales et bien sûr les histoires enfouies ; il montre également comment un territoire — une maison, un village, une forêt — peut être « peuplé » de ceux qui y ont vécu avant.

En quête d’identité, l’écrivain Harry cherche à comprendre ce qui l’habite, ce qui le façonne. Cette quête intérieure est très proche de celle des personnes qui se lancent dans la généalogie

Certes, cette histoire est loin d’être un roman historique, mais un roman profondément habité par la question des héritages, ce qui en fait une lecture très pertinente pour qui s’intéresse aux dynamiques familiales : comprendre d’où l’on vient, mettre des mots sur ce qui nous traverse, relier passé et présent.

Même si ce n’est pas une enquête généalogique, l’atmosphère rappelle la manière dont certaines familles protègent leurs histoires.

8 janv. 2026

Le malheur du bas de Ines BAYARD

Catégorie 97 : Scène où un personnage vomit

  1. *

Le récit s'ouvre sur une scène de crime - un infanticide et un suicide - annonçant d'emblée l'issue fatale de cette tragédie moderne. Il explore comment une agression sexuelle détruit irrémédiablement, non seulement sa victime, mais aussi tout son environnement social et familial.

« Au coeur de la nuit, face au mur qu’elle regardait autrefois, bousculée par le plaisir, le malheur du bas lui apparaît telle la revanche du destin sur les vies jugées trop simples. »

La trentaine, Marie est une jeune femme à qui tout semble sourire. Elle mène une vie harmonieuse à Paris avec son mari, Laurent, un avocat ambitieux. Le couple est heureux et projette d'avoir un enfant. Tout bascule lorsqu’elle est violée par son supérieur hiérarchique en rentrant d’un dîner professionnel. Choquée, sidérée, incapable de mettre des mots sur ce qui lui arrive, Marie garde le silence, persuadée que parler détruirait sa vie, son couple, son image.

Elle tente de reprendre le cours de sa vie, mais ce traumatisme la détruit peu à peu ; son silence devient un gouffre. Marie s’enfonce dans une spirale de culpabilité, de honte et de paranoïa. Elle se persuade que son agresseur la surveille, que son corps est souillé, que son mari ne pourrait jamais comprendre. Lorsqu’elle tombe enceinte, elle est convaincue que l’enfant est celui de son violeur. Sa grossesse devient alors un lieu de souffrance, de rejet et d’obsession.

« Jamais, une seule fois, depuis son viol et sa grossesse, on ne lui a demandé si elle voulait garder cet enfant. A chaque femme enceinte, on devrait poser cette question au moins une fois lors de la première consultation gynécologique. L’harmonie conjugale n’est jamais une raison suffisante pour attester un bonheur sincère ni une réelle envie de maternité. La femme peut être sous influence ; une épouse battue, violée, agressée une ou plusieurs fois, moralement ou physiquement meurtrie. On ne sait jamais ce qu’il se passe vraiment dans l’esprit d’une femme. Là encore, après s’être écroulée dans les escaliers, les premières nouvelles que Marie reçoit sont celles de l’enfant à naître et non les siennes. L’enfant reste prioritaire, presque sacralisé. »

Peu à peu, Marie se coupe de tout : de son mari, de son travail, de la société. Son rapport au corps se dégrade, son esprit se fissure. Le roman suit cette douloureuse descente psychologique, implacable, jusqu’à une fin tragique annoncée dès les premières pages.

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Il m’est difficile de dire si j’ai aimé ce livre tant il est dérangeant. Une chose est certaine : l’écriture de l’autrice mérite d’être saluée pour la manière dont elle affronte un sujet aussi sensible que le viol. Elle met en lumière le poids des conventions, les mécanismes du silence, la honte, la douleur, et même la façon dont l’intimité d’un couple peut se transformer en véritable supplice pour la victime.

Quant à la grossesse… le roman en propose une vision d’une noirceur viscérale, très éloignée des représentations habituelles. La maternité devient ici un lieu de peur et d’angoisse.

L’ensemble est d’une violence psychologique saisissante, renforcée par des descriptions crues qui rendent la lecture parfois éprouvante. L’horreur y est décrite avec une froideur presque clinique, qu’il s’agisse de l’agression sexuelle, de la dégradation du corps ou de cette haine qui se cristallise autour de l’enfant.

Rappelons tout de même que Ines BAYARD a remporté le prix Edmée-de-La-Rochefoucault...

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Pour en savoir plus :

Prix Edmée-de-La-Rochefoucauld — Wikipédia

Inès Bayard remporte le Prix Edmée de la Rochefoucauld

4 janv. 2026

La femme gelée de Annie ERNAUX

Catégorie 3 : Découverte d’un·e auteur·ice

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La Femme gelée raconte comment une femme, pourtant éduquée dans l’idée de liberté, se retrouve progressivement « piégée » dans les rôles traditionnels du mariage et de la maternité, jusqu’à sentir son identité se figer.

C’est un texte puissant, intime, politique même, qui éclaire la manière dont la société façonne les destins féminins.

L’auteure Annie Ernaux se construit avec l’idée qu’elle pourra échapper aux modèles figés ; entourée d’une famille modeste, aimante – et moderne pour l’époque – elle a l’impression que tout est accessible. Brillante élève, elle poursuit des études supérieures et se projette dans une vie intellectuelle, libre.

« Prof, le mot qui ploufe comme un caillou dans une flaque, femmes victorieuses, reines des classes, adorées ou haïes, jamais insignifiantes, je ne me pose pas encore la question de savoir à laquelle je ressemblerai. Dans les gradins, sur mon banc à mi-hauteur, je palpite surtout devant ma vie nouvelle. L’aventure, ma chance, ma liberté. Ne pas démériter. »

Elle croit que l’amour et l’égalité dans le couple sont possibles. Elle épouse un jeune homme qui partage au départ ses idéaux. Mais peu à peu, les rôles traditionnels s’imposent…..

« Je n’ai pas regimbé, hurlé ou annoncé froidement aujourd’hui c’est ton tour, je travaille La Bruyère. Seulement des allusions, des remarques acides, l’écume d’un ressentiment mal éclairci. Et plus rien, je ne veux pas être une emmerdeuse, est que c’est vraiment important, tout faire capoter, le rire, l’entente, pour des histoires de patates à éplucher, ces bagatelles relèvent-elles du problème de la liberté, je me suis mise à en douter. Pire, j’ai pensé que j’étais plus malhabile qu’une autre, une flemmarde en plus, qui regrettait le temps où elle se fourrait les pieds sous la table, une intellectuelle paumée incapable de casser un œuf proprement. Il fallait changer. »

Alors que son mari, cadre, reste centré sur sa carrière, elle gère la maison, organise le quotidien, tout en assurant son emploi d’enseignante. Ses désirs, sa créativité, son énergie se figent sous le poids des tâches domestiques et des attentes sociales.

Elle réalise alors qu’elle est devenue ce qu’elle ne voulait pas être : une femme enfermée dans un rôle, privée de l’élan intérieur qui l’animait.

« Tu me fais chier, tu n’es pas un homme, non ! Il y a une petite différence, quand tu pisseras debout dans le lavabo, on verra ! Je voudrai rire, ce n’est pas possible, des phrases pareilles dites par lui et il ne rit pas. (…) Toutes les solutions immédiates de me libérer me paraissent des montagnes. La femme qui part au bout de trois mois, quelle honte, sa faute forcément. Il y a un laps de temps convenable . Patienter. C’était peut-être une phrase en l’air, qu’il a dite sans y penser. La machine à se laminer toute seule est en train de se mettre en route. »

Peu à peu, elle prend conscience que ce gel n’est pas individuel mais collectif : des milliers de femmes vivent la même contradiction entre aspirations personnelles et contraintes sociales.

J’ai découvert cette auteur à l’écriture simple, aux phrases courtes et dépouillées, pas de métaphores flamboyantes et aucun lyrisme. Un style plutôt reposant mais rapide, avec un inventaire des gestes et des objets (épicerie, école, repas, vêtements) et une observation minutieuse des comportements sociaux .

Je ne vous cache pas que ce livre résonne en moi, même si je suis de la génération après Annie Ernaux ; les choses n’ont pas évolué aussi vite, et j’ai même l’impression, que par certains côtés, nous faisons machine arrière ces dernières années. Être femme, mère, épouse et professionnelle à la fois, dans un monde où les inégalités et les rôles de genre se perpétuent encore, demande une force quotidienne, une vigilance de chaque instant, presque une résistance silencieuse. Il faut tenir bon pour ne pas « bercer du côté obscur » et rester fidèle à ses convictions et à sa chère liberté.

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Pour en savoir plus :

Annie Ernaux — Wikipédia

Quotidien et Rapports Sociaux de Genre dans La Femme Gelée d’Annie Ernaux

De l’homme simple au style simple : les figures et l’écriture plate dans La Place d’Annie Ernaux

Programme de khâgne A/L 2023 : le style d'Annie Ernaux - Major Prépa

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