Catégorie 42 : Auteur/autrice né(e) une année paire
Je viens de découvrir cet écrivain, né à Paris le 12 juillet 1974 ; j'ai ;à Pari j’ai tout d’abord été attirée par l’ambiance du livre puisqu’il se situe à Draveil, ma commune
de cœur depuis près de 30 ans.
Olivier
ADAM présente une écriture
fluide, mélancolique, alternant
entre introspection
et scènes dialoguées. Le
ton est grave, mais avec des éclats
de tendresse et de lucidité.
*
« Et
toute la vie devant nous »
d’Olivier Adam retrace quarante ans d’amitié entre Paul, Sarah
et Alex, un trio marqué par un traumatisme d’enfance et une quête
de vérité, de réconciliation et de sens.
Le roman explore les liens qui se tissent, se défont et se reforment
au fil des années, dans une France en mutation sociale et intime, de
1985 à 2025.
Voici
donc l’histoire de trois personnages, appréhendant chacun, un
traumatisme, jamais totalement nommé.
D’abord,
il y a Paul, le narrateur
principal, resté
en partie figé sur
une
adolescence dont
il ne
parvient jamais vraiment à se
détacher ; c’est
un personnage sensible, introspectif,
qui
porte
le poids du passé et cherche à comprendre ce qui a lié et
délié « les
inséparables ».
Paul
vit
dans la nostalgie et la relecture permanente du passé : son
adolescence est le prisme à travers lequel il interprète tout, une
tendance à analyser plutôt qu’à agir et une difficulté à se
projeter dans
l’avenir.
Si
Paul semble figé dans l’adolescence, Sarah,
elle, passe sa vie à tenter d’en sortir,
comme si cette période avait laissé en elle une brûlure qu’elle
cherche à fuir plutôt qu’à comprendre ; charismatique,
libre, elle
veut partir, s’arracher, se réinventer. Mais cette volonté
farouche de rupture ressemble parfois à une fuite en avant.
L’événement fondateur de leur adolescence ne la fige pas : il la
propulse,
presque violemment, vers une vie de ruptures, de choix radicaux, de
prises de risque.
Et puis, il y a Alex, sans doute le personnage le plus discret du trio affectif, mais il est aussi l’un des plus complexes. Là où Paul intériorise et où Sarah fuit, Alex encaisse. Il avance, mais avec un poids invisible sur les épaules.
Alex est la force apparente, la fissure intérieure ; il est celui qui semble tenir debout, celui qui ne s’effondre pas, celui qui fait face. Il travaille, construit une vie, assume ses responsabilités. Mais cette stabilité est trompeuse : elle repose sur une forme de silence émotionnel. Alex incarne une troisième manière de vivre le passé : non pas le fuir, non pas s’y noyer, mais le porter comme un sac de pierres.
*
Trois
adolescents, liés par un même secret, qui deviendront tour à tour,
adultes, parents.
Alex
ne verbalise pas : il ne met jamais les mots
sur ce qu’il ressent. Il garde tout en lui, « rongé
par la haine de soi ».
La peinture devient alors un langage
de substitution,
un moyen de faire sortir ce qui l’étouffe. Il ne parle pas du
traumatisme, mais il le transcrit.
La
peinture devient un exutoire, un espace où
il peut affronter des images, des sensations, des émotions qu’il
ne peut pas formuler ; c’est
une manière de regarder
le passé sans l’affronter directement.
Ses tableaux ne sont pas décoratifs : ils sont chargés,
sombres, traversés de tensions. Ils disent ce qu’il ne dit pas.
Ils montrent ce qu’il ne montre pas. Sa
peinture le protège de tout effondrement...
Si
la
peinture est une soupape pour
Alex, Paul
trouve un refuge dans l’écriture ; c’est une manière pour
lui de survivre à ce qu’il a vécu. Écrire devient alors une
tentative de mise en ordre du chaos, et parfois même une manière de
retarder le moment d’agir.
Paul
est un observateur, un analyste. Il ne cesse de revenir sur les mêmes
scènes, les mêmes souvenirs, les mêmes silences. Son écriture
devient un outil de compréhension : comprendre ce qui s’est passé,
comprendre ce qu’ils sont devenus, comprendre ce qu’il ressent
encore pour Sarah et Alex. C’est en quelque sorte une manière de
lutter contre le temps, contre l’effacement, contre la perte.
Sarah
choisira un métier tourné vers les autres : et quoi de mieux
que « travailleur social », presque une thérapie
déguisée, pour aider les plus fragiles, et de surcroît l’Aide
Sociale à l’Enfance….. Elle choisit de réparer, de protéger,
de soutenir. Mais ce choix n’est pas seulement professionnel : il
est profondément existentiel, une tentative de réparer chez les
autres ce qu’elle n’a jamais réussi à réparer en elle. C’est
une manière de reprendre du pouvoir sur sa propre histoire, de
transformer sa vulnérabilité en force. Mais cette vocation a aussi
une dimension ambivalente : elle soigne les autres pour ne pas avoir
à se soigner elle-même, elle s’oublie dans l’action pour éviter
de regarder en face ce qui la hante. Ainsi, son engagement social est
à la fois un élan généreux et une stratégie de survie.
D’ailleurs, concernant ses deux amis, elle a bien compris qu’elle
était « l’infirmière de l’un et le fantasme de
l’autre ».
*
On
peut légitimement se poser la question : mais de quel
traumatisme parle t-on ?
Pour
les deux garçons, l’événement qui les marque à vie est la
mort de Clément,
un
gamin du lotissement, un « petit »
qui les suit, les admire, et qu’ils n’ont pas su protéger ;
ce
traumatisme-là,
collectif, crée
entre eux une culpabilité
diffuse,
jamais totalement exprimée ; il
fige Paul dans une forme de sidération intérieure mais
il
pousse Alex à se durcir, à porter le poids du silence.
La
mort de Clément est un point
de
non retour, un
moment où quelque chose se brise et ne se répare jamais.
Mais
pour
Sarah, la blessure fondatrice n’est pas la mort de Clément. Elle
est ailleurs,
dans sa relation ambiguë, déséquilibrée, presque prédatrice avec
Chatel,
son
professeur de théâtre.
Car
cette
« liaison »
n’en est pas vraiment une ; elle est marquée
par l’emprise,
par une confusion entre désir, domination et vulnérabilité.
Ce
n’est pas un traumatisme partagé : c’est un traumatisme
solitaire,
vécu dans la honte, le secret et
la
culpabilité.
Là
où Paul et Alex sont liés par un drame extérieur, Sarah est
marquée par un drame intérieur,
qui touche à son corps, à son identité, à son rapport à
elle-même.
Car
ce
roman montre très bien que le
passé ne pèse pas de la même manière sur chacun des
membres du trio,
même s’ils viennent du même lieu, de la même époque, du
même milieu social.

Paul,
Alex et Sarah, bien que marqués par des traumatismes différents,
trouvent chacun une manière singulière de transformer leur douleur
en activité pour survivre. Paul,
incapable de se détacher du passé, se tourne vers l’écriture.
Elle devient pour lui un refuge où il tente de mettre de l’ordre
dans ce qui le hante : la mort de Clément, les silences de
l’adolescence, les liens brisés. Écrire lui permet de retenir ce
qui disparaît et de comprendre ce qu’il n’a jamais su dire.
Alex,
lui, avance en silence. Il porte la culpabilité de la mort de
Clément comme un poids qu’il ne verbalise jamais. Sa manière de
ne pas sombrer passe par la
peinture,
qui devient son exutoire : un espace où il peut transformer ses
émotions refoulées en formes et en couleurs, sans avoir à
affronter directement ce qu’il ressent. Enfin, Sarah,
marquée par sa relation destructrice avec Chatel, choisit une voie
différente. Son traumatisme intime la pousse vers l’aide
sociale,
un métier où elle protège les autres comme elle n’a pas été
protégée elle-même. En s’engageant auprès des plus fragiles,
elle tente de réparer symboliquement l’adolescente blessée
qu’elle a été. Ainsi, chacun d’eux convertit sa blessure en une
activité qui lui permet de survivre : Paul par la mémoire écrite,
Alex par la création picturale, Sarah par l’action tournée vers
les autres.
*
Deux
grilles de lecture possibles du roman : une histoire simple et
touchante entre trois amis d’enfance ou bien – et c’est celle
que je préfère - une grille de lecture plus psychologique, beaucoup
plus sombre et complexe.
Car derrière
l’apparente simplicité d’un trio se cachent des traumatismes
profonds ; le roman devient alors une exploration de la mémoire,
de la culpabilité, de la résilience et des stratégies de survie.
Ainsi,
« Et toute la vie
devant nous »
peut se lire à deux niveaux : comme
le récit d’une amitié qui traverse le temps,
ou comme une plongée
dans les mécanismes intimes qui permettent de survivre à un
traumatisme. Ces
deux lectures ne s’opposent pas : elles se complètent et donnent
au roman sa profondeur.