4 juil. 2026

Oxymort de Franck BOUYSSE

Catégorie 15 : Titre en un mot (hors nom propre)

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Ce livre est un huis clos psychologique étouffant et sombre, un roman noir, certes, mais que vous ne pouvez pas abandonner avant d’en connaître la fin.

Louis Forell, un jeune professeur de SVT se réveille enchaîné au sol en terre battue d'une cave humide, sans comprendre pourquoi il est là ni qui l’a enlevé. La chaîne qui le retient ne mesure que trois mètres, lui laissant à peine la longueur nécessaire pour effleurer la porte de sa prison. Ses seuls contacts avec l'extérieur se résument à un plateau-repas que son ravisseur lui glisse lorsqu'il dort.

Alors, pour ne pas sombrer dans la folie, il tente de reconstituer son passé, fouillant dans ses souvenirs pour trouver un indice qui pourrait expliquer sa situation et lui offrir une chance de survie. Son ravisseur, invisible, ne lui parle que par une petite trappe, lui transmettant des énigmes et jouant avec ses nerfs.

« Le petit prof n’était qu’un jouet. Et on pouvait perdre un jouet, ne jamais le retrouver. Sans compter que ça éviterait de s’en lasser, du jouet. On ne pouvait pas passer sa vie à jouer. Ça passerait, le manque. Ça ne serait bientôt plus qu’un souvenir, pas même mauvais, pas même bon. Un souvenir posé sur la même étagère que tous les autres. Un vulgaire jouet à démantibuler. Comme disait ce bon vieux Robert Duvall dans La nuit nous appartient, de James Gray : « Quand on pisse dans son froc, on n’a jamais chaud bien longtemps. » La rencontre avec le petit prof, comme un délicieux relâchement des sphincters. Sensation de chaleur. Passagère. La perte, c’était comme de se sentir mouillé, souillé. Souvenir d’enfance. Et après, ça séchait. »

La mécanique de survie : Explorer la mémoire

Pour ne pas sombrer dans la folie et repousser le désespoir, Louis n'a donc qu'une seule arme : sa mémoire. Privé de repères spatio-temporels, il décide de remonter le temps et d'analyser minutieusement les semaines qui ont précédé son enlèvement. Il cherche le « grain de sable » qui a fait basculer son quotidien dans cette horreur.

« Ce que je sais, c’est que je le sens se fermer. Le charme vient de se rompre. Je ne suis pas dans un bar avec Lilly. Je suis dans une tranchée puant le rance, la pisse, la merde et la pourriture des chairs. Je suis un soldat qui attend l’assaut de l’ennemi. Un soldat qui n’espère plus qu’une seule chose : sortir et s’exposer au feu. Même si l’espoir d’échapper aux balles est infime. Parce que tout vaut mieux que de rester enterré ici au fond de mon trou. La seule solution, rejoindre le Chemin des Dames, et frapper l’ennemi au hasard. »

Mais outre le thème de l’enfermement et de la privation de liberté – séquestration et déshumanisation – le roman aborde également l’isolement et la folie.

La solitude : l’isolement absolu

Mais de tous les thèmes abordés, celui qui me semble majoritaire est la solitude, qui attaque autant le corps que l’esprit.

La solitude physique est une privation sensorielle, une perte de la notion du temps ; Louis n’a plus que sa mémoire et ses pensées comme compagnons, mais ses souvenirs devenus refuges sont aussi des pièges et quelquefois des illusions.

La solitude mentale est ici une lutte : rester soi-même quand il n’y a plus rien pour nous rappeler qui nous sommes ; car même lorsqu’il reçoit des messages ou des énigmes de son ravisseur, Louis reste seul : seul à interpréter, seul à comprendre, seul à affronter la peur.

On pourrait même dire que son bourreau brille par une absence omniprésente, menaçante, renforçant encore davantage la notion de solitude.

Deux miroirs pour comprendre Louis

Suzanne, la collègue de Louis et Hubert, un employé ordinaire dans un cabinet d’assurance ne sont pas seulement deux personnages : ils sont deux pôles qui permettent de comprendre la complexité de Louis. Suzanne permet d’aborder la tendresse et la douceur, mais aussi la fragilité humaine, à travers ses propres failles et sa manière de percevoir Louis.

Hubert, quant à lui, apporte une autre tonalité : celle de la tension sociale et psychologique ; il incarne une ombre, un possible bourreau, ou du moins une figure qui nourrit les doutes….

L'oxymore pour marquer les esprits

D’après le Petit Robert, un oxymore est une figure de style qui consiste à associer deux mots de sens contraire : une douce violence, une obscure clarté, un silence assourdissant.

En associant deux mots qui n'auraient jamais dû se croiser, on crée un choc visuel et intellectuel.

Le roman met en scène un homme vivant dans un espace où tout évoque la mort ; Louis est bel et bien vivant, mais comme mort. Dans son enfermement, il cherche une forme de clarté - comprendre, se souvenir, trouver un sens - alors qu’il est plongé dans une obscurité totale. Il oscille entre une lucidité extrême – l’introspection - et une folie latente qui peut à tout moment le faire basculer dans l’isolement et la perte de repères. Sa seule échappatoire : fabriquer des stratégies pour ne pas s’effondrer.

Pour survivre, Louis doit se souvenir, mais ses souvenirs sont fragmentés, incertains, parfois trompeurs ; le passé éclaire mais obscurcit à la fois.

Pour conclure…..

« Oxymort » est un roman riche et puissant qui traite de la psychologie humaine en situation extrême, des zones d’ombre de la mémoire, des contradictions intérieures qui nous habitent. Mais la solitude y est un thème majeur, une expérience totale, physique, mentale et existentielle.

« Suzanne entre chez elle, repousse la porte du pied sans la verrouiller, pose son sac sur le canapé, s'assoit sans ôter son manteau. Puis elle attrape le paquet de copies sur lesquelles ont planché ses élèves. Le sujet du jour : « Est-ce qu'un silence peut être assourdissant ? » Avant de les laisser débuter la rédaction, Suzanne avait demandé si quelqu'un connaissait le terme pour désigner ce genre d'association antagoniste. C'était Muriel Gauthier qui avait répondu, la fille qui avait tenté de se suicider quelques jours auparavant : « Un oxymore... c'est comme ça que ça s'appelle, madame... un oxymore. »

la solitude du roman est contradictoire, oxymorique : elle détruit Louis mais elle le pousse aussi à se reconstruire intérieurement. Elle est à la fois mortifère et révélatrice, une solitude qui tue et qui éclaire. Elle structure tout le roman et donne au récit son atmosphère oppressante et introspective.

Un livre que l’on ne voudrait pas avoir lu et pourtant, un livre que l’on n’arrive pas à lâcher…..